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23 novembre 2009

• Distance

 « [...] On ne comble pas la Distance. La marquise serait restée sur sa faim. Le rythme des impatiences aurait changé, non les sentiments. Elle attendait la prochaine sonnerie du téléphone, comme elle attend les prochaines lettres.
   « Je suis bien assurée qu'il me viendra des lettres, mais je les attends et je ne les ai pas. » Les lettres qui sont en chemin symbolisent la séparation des deux femmes et leur besoin de la compenser. Elles matérialisent la distance, puisqu'il faut tant de moyens techniques et de temps pour la surmonter : de l'encre, du papier, mais aussi des chevaux et un postillon, sans parler des relais et des maisons de poste. Elles matérialisent aussi le désir de garder le contact. Au bout du compte, elles vont de main en main. Mme de Sévigné touche le papier qu'a touché sa fille et lit les mot qu'elle a sans doute relus après les lui avoir écrits. Elles sont présences de l'absente. La marquise emporte avec elle les dernières lettres reçues. Elle les sent dans sa poche. Elle les touche. Elle les montre. Elles sont là.
  Elles sont là, mais elles sont le passé. L'esprit ne s'en satisfait pas. Il est toujours au-delà et ailleurs. Il anticipe sur le temps et s'élance dans l'espace. D'autres lettres sont déjà écrites et courent les chemins, réelles pour celle qui les a écrites, virtuelles pour celle qui les attend et qui ne les a pas. Avant de devenir une sorte de présence, elles marquent la cruelle réalité de l'absence. Comme la correspondante, elles existent ailleurs. Existence frustrante, qui n'a lieu que dans la pensée. Ni Mme de Grignan ni ce qu'elle a écrit ne sont là. Jusqu'à leur arrivée, au prochain courrier, au prochain retour, la marquise est condamnée à l'impatience et au manque. »

Les lettres choisies (préface) Mme de SEVIGNE.

Posté par H5N1 à 12:50 - Molécules d'arts - Commentaires [0] - Permalien [#]


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